Comme les temps ont changé

par Rémy Brauneisen


La base navale de Sébastopol avec ses grues aux couleurs blanc, bleu, rouge de la Russie et les grues aux couleurs jaune et bleu de l'Ukraine.

« Comme les temps ont changé », c’est ce que je me suis dit en photographiant, depuis le train qui m’emmenait de Simferopol à Sébastopol, les bâtiments de la flotte russe. C’était en 2007, lors d’un voyage qui m’a fait traverser l’Ukraine du nord au sud, et plus particulièrement la Crimée. Cette ingénuité prévalait encore puisque l’ennemi d’hier semblait toujours sur les genoux, et avait besoin de l’Occident pour se remettre de la faillite du système. Gamin, j’avais connu l’époque de la Guerre froide, et l’ours russe me foutait la trouille bien que je le susse très loin. Dans le train régional, les voyageurs assis sur les inconfortables banquettes en bois me regardaient, impassibles, mitrailler tous azimuts les navires de guerre russes. Je m’attendais à entendre « Arrêtez-vous, c’est interdit ! ». Personne n’a bronché. Quelques années auparavant, photographier les carcasses rouillées de la flotte russe aurait pu me procurer les pires ennuis.

Mais voilà que depuis quelques semaines, les tensions entre les deux blocs nous plongent à nouveau dans l’ambiance d’une époque que tout le monde pensait révolue, et je ne peux m’empêcher de voir une vague ressemblance entre les événements de Crimée et ceux de 1938. Hitler voulait alors réunifier les populations germanophones, et réalisait, après celui de l’Autriche, l’Anschluss des Sudètes quelques mois plus tard. Je me disais, mais non, Poutine ne pourra pas nous refaire le même coup. Eh bien si ! Hitler, lui aussi, avait de bonnes raisons puisque la Tchécoslovaquie était un pays artificiel né à la suite de la décomposition de l'empire austro-hongrois. Auparavant, la République Tchèque avait fait partie, pendant mille ans, du Saint-Empire Romain germanique, puis de la maison d’Autriche, comme l’Alsace d’ailleurs s’il n’y avait eu le rapt par Louis XIV…

En 1918, après plus de quatre années de guerre, l’Allemagne était aussi sur les genoux. Vingt ans plus tard, voilà qu’Hitler était l’homme fort en Europe. Français et Anglais étaient puissants sur le papier, mais ils n’ont pas osé dire non à Hitler. Ils ont préféré abandonner la Tchécoslovaquie. De nos jours, il n’y a qu’un seul homme fort en Europe, c’est Poutine, car nous avons choisi d’être faibles. L’Union européenne est forte économiquement, si l’on additionne les chiffres des 28 états membres, mais inexistante militairement et politiquement - un peu dépendante du gaz russe quand même, cela dit en passant.

L’avenir nous dira qui des instigateurs de l’Europe des marchés ou du nouvel homme de fer a vu juste. Entre-temps, Poutine augmente considérablement le budget militaire. Il prépare également son opinion publique, et cela lui réussit plutôt bien.

Alors après l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie en 2008, puis la Crimée en 2014, quelle sera l’étape suivante ? Il a le choix entre annexer l’Est de l’Ukraine ; il pourrait le faire en évoquant cette fois-ci, hormis la protection des minorités russes –les Russes de souche étant parfois majoritaires comme en Crimée- la nécessaire continuité du territoire entre la Russie et la Crimée qui se sent un peu orpheline sur sa péninsule. Pourquoi ne pas annexer également la Biélorussie, histoire de se refaire un beau glacis courant de la Baltique à la mer Noire ? Il trouverait ensuite prétexte à revendiquer - comme Hitler en son temps avec le couloir de Dantzig- une partie de la Lituanie pour relier l’enclave de Kaliningrad tellement isolée dans l’Union Européenne, à la nouvelle annexée biélorusse. Cette option est néanmoins la plus dangereuse, car le couloir passerait par la Lituanie, et ce pays est membre de l’OTAN. Préférera-t-il mettre sa main définitivement sur la Transnistrie, voire la Moldavie tout entière, qui au regard de sa petite taille serait bien vite croquée et digérée. D’une façon ou d’une autre, Poutine veut montrer au monde que la Russie est redevenue une grande puissance, et pour l’étape suivante, il pourra patienter quelque temps encore, histoire de faire tomber la pression des Occidentaux pour repartir ensuite de plus belle. Mais pour la Crimée, quelles pourraient être les autres motivations de Vladimir ? En superficie, la Fédération de Russie est déjà quatre fois plus grande que l’Union européenne, et la Crimée représente à peine plus d’un millième de sa surface totale, c'est-à-dire par grand-chose, surtout que Sébastopol que l’on dit si stratégique ne sera plus la seule base navale en mer Noire avec la toute nouvelle Novorossiïsk. La grande valeur que le président Poutine attache à la vie des autres est un mystère pour personne, alors il serait étonnant que la Crimée ne s’inscrive pas dans un plan global. À moins qu’il ne craigne que ce qui s’est passé en Ukraine fasse tache d’huile en Fédération de Russie. Pour éviter cela, Poutine sait caresser son peuple dans le sens du poil, en utilisant toutes les vieilles recettes, y compris celles de la propagande et de la répression. Il reste néanmoins une autre hypothèse : le gaz d’Ukraine. Pas celui coulant dans les gazoducs à destination de l’Europe, mais celui des gisements de la mer Noire, au large de la Crimée, et dont l’extraction devait monter en puissance ces prochaines années. Les pauvres Criméens ne seraient alors qu’un prétexte, des épouvantails à moineaux pour se garantir les beaux fruits bien croquants, pour couvrir le rapt des gisements de gaz dans le but de conserver le monopole. Il y a un signe qui ne trompe pas, car la Crimée à peine annexée, la société Gazprom manifeste son intérêt pour reprendre l’exploitation à son compte.

Rémy Brauneisen

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